Catalan's retirement speech

In December 1881 Catalan spoke at his retirement. Below is of his speech.
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ALLOCUTION
PRONONCE
DANS LA SALLE ACADEMIQUE DE L'UNIVERSITE DE LIEGE
LE 7 DECEMBRE 1881

Mesdames, Messieurs,

L'émotion me rendrait absolument muet, si je n'avais eu la précaution de préparer, à l'avance, quelques paroles de remerciements pour les honneurs dont vous m'accablez. Elles sont loin de rendre ce que j'éprouve; mais vous connaissez la maxime : Si la lettre tue, l'esprit vivifie.

Je dois, avant tout, rendre grâce à ceux qui ont eu l'idée de cette manifestation, si glorieuse pour moi ; et, en particulier, à M. Demaret, le jeune et zélé Président du Comité d'organisation. En second lieu, je prie mon illustre ami Tchébycheff, et MM. Folie, Mansion, Neuberg, Le Paige, ... mes savants Confrères, d'agréer l'expression de ma reconnaissance. Malheureusement, quelques-uns de ceux que j'aurais voulu voir ici n'y sont pas. M. Hermite, Président d'honneur, et le plus éminent des Géomètres français, aurait voulu assister à cette cérémonie : des devoirs impérieux le retiennent à Paris. M. le général Liagre, qui ne manque jamais de me prouver sa vive affection, m'avait promis de nous présider : des circonstances douloureuses l'empéchent de quitter Bruxelles. Ce matin même, j'ai reçu de mon vieux camarade Tresca, mon ami depuis plus de cinquante ans, une triste lettre : la maladie l'empèche de venir (*). Enfin, M. Souillart, Professeur à la Faculté des sciences, de Lille, et délégué par la Société des sciences, est également retenu par une indisposition.

Vous avez devant vous, Messieurs, le chef-d'oeuvre qui met le comble à la réputation dont jouit, si justement, M. Delpérée. L'habile artiste me permettra d'ajouter, à vos chaleureux applaudissements, mes plus vives félicitations.

Enfin, je vous remercie tous, amis connus ou inconnus, vous qui, après avoir rendu possible cette fête, en rehaussez l'éclat par votre présence !

Je serais coupable d'ingratitude si, dans celle rapide énumération, j'oubliais la Belgique, si hospitalière pour moi et pour tous les Français. Mais ce mauvais sentiment n'a jamais eu accès dans mon âme. D'ailleurs, comment pourrais-je oublier ce que je dois à votre pays? Ne suis-je pas, pour vous, un quasi-compatriote? Ne suis-je pas né à Bruges, comme mon savant Collègue et ami vient de le rappeler? Aussi, en toutes circonstances, j'ai manifesté l'affection que j'éprouve pour ma seconde patrie (la première, suivant M. Mansion). Permettez-moi d'en donner une preuve.

Il y a quinze ans, je venais de lire, en séance publique de la Classe des sciences, le rapport sur le concours quinquennal. M. Quetelet voulut me présenter au Roi des Belges, présent à la séance.

Après qu'il m'eut adressé quelques félicitations, je lui lançai celle apostrophe, qui l'étonna peut-être un peu ; "Sire, puisque l'occasion s'en présente, je vous dirai que j'ai trouvé, en Belgique, le bien-être et la sécurité qui me manquaient en France. J'en remercie la Belgique et son Gouvernement. " Aujourd'hui, Messieurs, la situation a changé : la France est libre, sinon heureuse; mais ma reconnaissance envers la Belgique reste entière.

M. Mansion, dans son consciencieux et trop bienveillant Rapport, ne s'est pas contenté d'analyser, en excellents termes, des travaux bien arides : il a fait la biographie de l'Auteur. Permettez que celui-ci la complète en quelques points.

Si mes débuts dans la vie furent pénibles, j'ai été cependant, je dois dire, heureusement servi par les circonstances : les encouragements, surtout, ne m'ont jamais manqué. Tout à l'heure, M. Mansion citait Lefébure de Fourcy, à qui je dois d'être entré à l'Ecole poytechnique, mais, dès 1827, de modestes savants avaient bien voulu s'intéresser à moi. Que ne puis-je évoquer ici l'images de Lavit, de Douliot, mes excellents Professeurs à l'Ecole de dessin! Comme je les aimais! Comme ils m'aimaient ! Mais je suis forcé d'abréger,

Encore gamin de Paris (bon gamin !), j'ai vu Legendre et j'ai connu Bouvart parfois, je fus aide (bénévole) de Hachette et d'Ampère. Après ma sortie de l'École polytechnique, je suis devenu le disciple et l'ami de Liouville, de Sturm, de Lamé, d'Arago, de Chasles. Plus tard, Poisson, Cauchy, Dirichlet, Jacobi, Steiner, Poncelet m'ont accueilli avec une grande bienveillance (*). De leurs savantes leçons, de leurs entretiens, il est resté quelque chose. Il n'en pouvait être autrement : depuis des siècles, l'influence des milieux est incontestable et incontestée. Le poète Saadi n'a-t-il pas fait parler ainsi une humble plante : "Je ne suis pas la rose. Mais j'ai vécu dans son voisinage"? Pour moi, ne pouvant m'élever au niveau de mes illustres maîtres, j'ai tàché, par reconnaissance, de ne pas rester trop au-dessous d'eux.

Deux passions. Messieurs, ont surtout rempli ma vie : la Politique militante et la Mathématique, comme on disait autrefois. Un discours sur la Politique serait de mauvais goût, serait déplacé dans cette enceinte. Puis, nous ne serions peut-être pas d'accord, vous et moi. Il n'en sera pas de même, j'en suis convaincu, si je soumets à mes chers élèves, anciens et nouveaux, non une Dissertation sur les délices des Mathématiques (cela nous mènerait trop loin), mais quelques réflexions, bien simples, relatives au travail intellectuel.

Beaucoup de jeunes gens, surtout les aspirants à un diplôme, s'imaginent que, pour arriver, il suffit de faire, de temps en temps, un effort extraordinaire. Ils se trompent. Pour atteindre un but, même quand on l'aperçoit nettement, rien ne sert de marquer le pas : il faut marcher, marcher constamment. Ici, les exemples et les autorités abondent.

On demandait à Newton : " Comment avez-vous découvert la gravitation "? -- " En y pensant toujours ", répondit le grand homme. Après avoir rapporté celle anecdote, Voltaire ajoute : " C'est le secret de toutes les grandes découvertes : le génie, dans les sciences, ne dépend que de l'intensité et de la durée de l'attention dont la tète d'un homme est susceptible ". C'est presque la pensée que l'on attribue à Buffon : " Le génie est une longue patience ". Enfin, Gauss, vous le savez, avait adopté celle devise : "Pauca, sed bona", qu'il appliquait à son travail quotidien. Il est vrai que Pascal, à l'âge de dix-sept ans, découvrait l'hexagrammaticum mysticum; mais, dans les sciences comme dans les lettres, Pascal a été un phénomène unique.

Si le travail modéré et continu est le plus sûr moyen de développer les facultés cérébrales, il a d'autres effets, plus importants : il est le grand consolateur! Au risque d'être accusé du péché d'orgueil, je me citerai encore comme exemple. A diverses époques, j'ai éprouvé de cruels malheurs de famille, ou j'ai subi le contre-coup d'épouvantables catastrophes. Pour échapper à de tristes pensées, pour ne pas me laisser abattre par le chagrin, je me suis (passez-moi l'expression) réfugié dans le travail. Il a calmé mes douleurs de père, de citoyen et de patriote. Donc, mes jeunes amis, si les mauvais jours viennent, rappelez-vous que la vie est un combat! En les attendant, travaillez avec ardeur; et, si ce conseil de votre vieux Professeur est impuissant à vous déterminer, j'y ajouterai un voeu que vous agréerez : " Puissions- nous, longtemps encore, travailler ensemble! "

(*) Il est mort l'année derniere, après m'avoir, peut-être sauvé la vie!
(Decembre 1886.)

(*) Par suite d'un inexplicable oubli, cette liste ne contient pas le nom de L. B. Francoeur, Professeur à la Sorbonne, dont les ouvrages et les leçons furent si utiles au futur Elève de l'Ecole Polytechnique ! Vers la fin de sa carrière scientifique, cet excellent Maître me fit l'honneur et l'amitié de me designer comme son suppléant : j'ai fait, en cette qualité, une leçon. Mais un célèbre Agrégé de Faculté vint se mettre à la traverse, et voulut suppléer M. Francoeur malgré M. Francoeur. L'honorable Professeur, justement blessé, acheva son cours; après quoi, il donna sa démission.


JOC/EFR September 2012

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